Les sources anciennes

Introduction

Isabelle Hairy, CNRS, direction du projet « Pharos »

 Le projet « Pharos » a pour objectif la reconstitution du Phare d’Alexandrie à partir des données archéologiques et des sources anciennes dont la collecte et l’étude appartiennent à la première phase de l’étude présentée ici. L’iconographie antique et les textes médiévaux fournissent les documents les plus fiables permettant d’examiner ce à quoi ressemblait la tour aux différentes étapes de sa « vie ». Dans une optique de pertinence, nous avons pris le parti d’écarter les documents qui nous semblaient trop loin d’une réalité possible, notamment les mirabilia des sources arabes médiévales1, pour nous attacher principalement aux documents que nous avons qualifié « de confiance », au premier rang desquels sont rangés les témoignages produits par les observateurs directs.

Durant 16 siècles, le Phare d’Alexandrie a été vu, décrit et représenté avec ses spécificités et ses transformations, dans toute son élévation. Après son effondrement, il apparait encore dans quelques témoignages ; le dernier d’entre eux est celui de Cyriaque d’Ancône en 1435 qui note qu’à la place du très haut bâtiment, il n’y a plus que des ruines2. Puis, après avoir sombré sous la Méditerranée, ses vestiges démembrés furent les derniers témoins tangibles de sa position, offrant une preuve ultime pour discuter de la fiabilité des sources anciennes.

La documentation sur le Phare, de par sa longévité et sa notoriété, est riche et abondante. Dans le cadre de notre étude, une sélection a été réalisée sur la base d’un critère essentiel pour mener à bien le projet de restitution du Phare3 : le degré de fiabilité de la source qui détermine la confiance qu’il est possible d’attribuer au document. L’auteur est-il alexandrin ou est-il passé par Alexandrie ? A t’il vu ou visité le Phare, ou rend-il compte de ce qui lui a été conté ? Quelle était son objectivité face au Phare ? Des critères dont l’analyse dépend de la connaissance que nous avons de l’auteur, du contexte de sa présence ou de sa visite à Alexandrie, et pour les textes de langues arabes, de l’exploration du corpus des récits de voyage permettant notamment de dépister les plagiats.

Les témoignages antiques

Les textes grecs et latins de la période antique, aides incontournables pour confirmer la localisation du Phare dans Alexandrie, n’apportent toutefois que peu d’informations sur sa forme et son architecture. Ils s’intéressent en premier lieu à sa grandeur et à sa fonction de feu fanal positionnant la ville sur la côte égyptienne ou aidant à l’atterrage des navires dans les deux grands ports de la ville. C’est dans ces termes que Posidippe de Pella, poète à la cour de Ptolémée II, le mentionne pour la première fois dans un épigramme4. Tout au long de l’Antiquité, les auteurs rendront compte de l’admiration qu’ils lui portaient5.

Étant donné la rareté et la brièveté des témoignages écrits avant le VIIe siècle, l’analyse de la forme du Phare et de son environnement durant l’Antiquité passe essentiellement par l’interprétation de la documentation iconographique pour laquelle deux corpus ont été réunis. L’un regroupe les monnaies au Phare6 et l’autre, les représentations autres que figurées sur des monnaies7. Leur étude passe par une base de données s’appuyant sur une nomenclature précise8 ; elle a pour objectif de dégager les éléments caractéristiques du Phare, dans des propositions historiques fiables, plausibles et univoques.

Les monnaies au Phare constituent le corpus le plus abondant décrivant le Phare : près de 1000 monnaies au Phare ont été inventoriées. Les graveurs étaient Alexandrins ce qui va dans le sens d’une certaine objectivité : ils rendaient compte sur l’espace de la monnaie de l’image du Phare qu’ils avaient sous les yeux. Sur ces représentations schématisées, l’étude a permis d’identifier les éléments permanents de son architecture et leurs éventuelles variabilités. Si l’objectivité de ces documents est reconnue, le degré de précision de la représentation est cependant plus difficile à évaluer. Prenons quelques exemples : le critère du nombre des « fenêtres » correspond-il à une réalité ? Si les trois sections superposées de la tour sur les représentations découlent d’une interprétation univoque du graveur, – on accepte ainsi l’idée que cette superposition de grands volumes caractérise la silhouette réelle du Phare d’Alexandrie –, leur proportion relative a-t-elle un sens ?

Les autres documents iconographiques de la période antique apportent également leur lot d’informations :

  • les tessères et les intailles, proches des monnaies dans leur mode de représentation, au cadre parfois plus large,
  • les verres historiés offrant des représentations plus détaillées,
  • les mosaïques avec leur support très spécifique,
  • et enfin, les terres cuites au Phare qui peignent une image plus schématique synthétisant la géométrie de ses trois sections et sa fonction de fanal, résumant ainsi le modèle culturel de l’époque.

Le transfert d’informations sur les supports étroits, comme les monnaies, les tessères, et les intailles, vise à identifier le bâtiment, au travers de sa forme, de ses spécificités, ou de ses fonctions.

L’analyse des représentations antiques a donc permis d’identifier et de décrire un certain nombre d’éléments architecturaux spécifiques du Phare. Ces éléments sont à présent inclus dans un HBIM (Heritage Building Information Modeling9) en développement où ils sont redéfinis comme des « composantes » de la structure.

Les sources médiévales

Les descriptions des voyageurs et des chroniqueurs de l’époque médiévale, avec au premier plan les textes arabes de type realia, permettent d’explorer plus précisément les dimensions de la tour, la distribution de ses espaces intérieurs, les matériaux utilisés dans la construction, les différentes interventions de restauration et de transformations, et par de petites fenêtres, son fonctionnement comme tour fanal ou comme sémaphore10.

Les mosaïques datées entre la période romaine tardive et le Moyen-Âge, ainsi que les enluminures de l’époque arabe, sont les représentations les plus sujettes à la subjectivité. La stylisation de l’image fait entrer en jeu les techniques adaptées au support. Elles sont le plus souvent le reflet d’une interprétation « lointaine » du Phare ; l’auteur n’est pas observateur. Il fournit une interprétation de ce qu’il en sait.

L’étude montre que la documentation la plus précieuse pour notre projet est celle des voyageurs de langue arabe (érudits, géographes, philosophes) qui ont visité le Phare et l’ont décrit parfois avec une précision rare. Ils rendent compte également des travaux réalisés sur la tour. On pense en premier lieu à l’étonnant témoignage d’Ibn El Khayr (XIIe siècle)11 qui se pose dans la continuité du discours descriptif antique, l’ekphrasis12, où le sujet évoqué n’est plus une personne, un lieu ou un événement, mais ici une architecture. L’auteur se place également comme le précurseur d’un genre littéraire, celui de la description architecturale, qui s’épanouit à la Renaissance, notamment dans le roman illustré italien, le Songe de Poliphile, rédigé en 1467, et un peu plus tard dans l’œuvre de Rabelais avec son parcours descriptif de l’abbaye de Thélème13.

Les perspectives de la première phase

L’objectif de cette étude s’appuyant essentiellement sur les sources anciennes de confiance a été de mettre en évidence, dans une lecture sémantique, les composantes de l’architecture du Phare, leur constance et leurs transformations, déduites de sa représentation iconographique et littéraire, de l’Antiquité à sa disparition définitive, au début du XVe siècle. Le processus d’extraction a permis de comprendre et d’interpréter avec un degré de précision variable, son environnement, sa géométrie, son style, sa structure, sa mise en œuvre, ses matériaux, ainsi que la distribution de ses espaces intérieurs, autant d’éléments qui ont été disséqués.

Les données issues de la première phase de l’étude sont à présent réunies aux côtés des données archéologiques dans un système unique, le HBIM Pharos, dont la nomenclature s’appuie sur celle de la base de données ayant servi à l’analyse des sources anciennes. Au sein du HBIM, les données sont normalisées dans la mesure du possible : il s’agit de caractériser les différents éléments du Phare par une description morphologique (structure, forme du décor), un dimensionnement, une identification des matériaux et enfin, par l’introduction de la 4D ou dimension temporelle témoignant des réparations et des transformations.

Au cours de la dernière étape, prélude à la restitution 3D de l’architecture de la tour fanal, les données seront partagées entre tous les acteurs du projet pour être analysées avant d’être modélisées en 3D. Elles seront également confrontées aux indices matériels issus du site archéologique sous-marin où gisent les ruines du Phare, ainsi que des architectures qui s’élevaient à ses côtés sur l’extrémité orientale de l’île de Pharos. Dans ce schéma, la quatrième dimension servira à distinguer les différentes phases de son évolution, les modifications de sa silhouette, de ses fonctions et de son environnement, de sa construction à la submersion finale des ruines.

Références et notes


1 G. De Callataÿ, « Le Phare d’Alexandrie dans les sources arabes médiévales : des realia aux mirabilia », Curiosité d’Égypte. Entre quête de soi et découverte de l’autre, de l’Antiquité à l’époque contemporaine (EPHE), 2020, p. 223-258.

2 Cyriaque d’Ancône, Kyriaci Anconitani Itinerarium, Florence, 1742, p. 49.

3 Le projet « Pharos » soutenu par la fondation Dassault Systèmes est dirigé par Isabelle Hairy, architecte-archéologue, ingénieure de recherche au CNRS, UMR UMR 8167 – Orient & Méditerranée
Centre de recherches égyptologiques de la Sorbonne (CRES) & chercheure associée au CEAlex, UAR 3134, responsable scientifique des fouilles sous-marines sur le site du Phare d’Alexandrie depuis 1997.

4 Pour la traduction de l’épigramme, voir Fr. Chamoux, « L’épigramme de Poséidippos sur le Phare d’Alexandrie », dans Hommages à Claire Préaux, Bruxelles, 1975, p. 214-222 ; et A. Van Wiechen, « Zeven vragen over het zevende wereldwonder, de Pharos van Alexandrië », dans Hermeneus

57/3, 1985, p. 197-203 ; une bonne reproduction dans J. Y. Empereur, « Le Phare d’Alexandrie », dans La gloire

d’Alexandrie, Paris, 1998, p. 101.

5 Les textes antiques ont été réunis par Laura Aguer, papyrologue et membre scientifique de l’Ifao.

6 Le corpus des monnaies au Phare a été regroupé et analysé par Héloise Aumaitre, numismate.

7 Création et mise en page de la base de données par Héloïse Aumaitre et Isabelle Hairy.

8 Les représentations, autres que sur les monnaies, ont été réunies par Éléni Fragaki, historienne de l’art et archéologue, chercheuse invitée à l’Université d’Augsburg.

9 Le HBIM est développé en collaboration avec l’équipe du CEAlex et Ashraf Kessaissia, ingénieur conseil chez 3DS.

10 Le corpus des textes décrivant le Phare a été réuni par Oueded Sennoune, historienne, et les traductions réalisées dans le cadre du projet Pharos ont été menées par Hend Tarrad, arabisante.

11 Première interprétation du texte en lien avec les données archéologiques.I. Hairy. « Pharos, l’Égypte et Platon », dans Images et modernité hellénistiques : appropriation et représentation du monde d’Alexandre à César, Rome : École Française de Rome, 2007. pp. 61-89.

12 Il s’agit d’une description précise et détaillée.

13 François Rabelais, Gargantua, 1535.


Le CEAlex vous propose de citer cette page de la manière suivante :
CEAlex, « Fouilles sous-marines sur le site du Phare », Projet Pharos du CEAlex, consulté le 6 October 2026 à l’adresse

https://pharos.cealex.org/les-fouilles-archeologiques