Le phare d’Alexandrie dans les textes médiévaux

Oueded Sennoune

 

Description du Phare d’Alexandrie au XIIe siècle par Yūsuf b. al-Šayẖ, dans le Kitāb alif bā’ (Leyde, University Library, Or. 315-619r – manuscrit daté de 1596) – Photo : O. Sennoune
Description du Phare d’Alexandrie au XIIe siècle par Yūsuf b. al-Šayẖ, dans le Kitāb alif bā’ (Leyde, University Library, Or. 315-619r – manuscrit daté de 1596) – Photo : O. Sennoune

Dans cette présentation du phare d’Alexandrie, ne seront pris en compte que les sources de langue arabe. L’approche descriptive de ce monument répond à des critères qui sont propres à cet ensemble culturel. Dans cette production littéraire, le phare est désigné par les mots arabes “al- manār” ou “al-manāra”, qui signifient littéralement le lieu du feu. Alors que certains auteurs se positionnent en tant que témoins oculaires en faisant preuve d’authenticité, d’autres se laissent prendre dans le mouvement du genre appelé les merveilles, qui rend compte d’un monde ancien révolu et idéalisé. En dehors des qualificatifs de fascination employés pour décrire le phare, les auteurs nous renseignent aussi bien sur ses dimensions, son apparence générale, son agencement intérieur, que sur son accès, son état et ses différentes restaurations. Dans cet aperçu, nous nous baserons essentiellement sur les textes fiables dont les premiers ont été rédigés à partir du IXe siècle. Au cours cette période étudiée, qui s’étale jusqu’au XVe siècle, on relève plusieurs phases historiques.

 

Les géographes et historiens du Moyen-Orient

Dans la première phase, du IXe siècle au milieu du XIe siècle, les auteurs sont majoritairement originaires de Perse et de la Mésopotamie. Les premiers écrits sur le phare sont rédigés par des historiens et géographes, le plus souvent polygraphes, qui ont voyagé, mais sans pour autant avoir visité toutes les contrées qu’ils décrivent dans leurs œuvres. L’intérêt accordé à ce genre littéraire, dans les premiers siècles de l’islam, répondait à un souci de maîtrise du territoire. Parmi ces auteurs, on peut citer Ibn H̱urdād̲bih (849-885 ; Kitāb al‑masālik wa al‑mamālik), Ya‘qūbī (vers 889 ; Kitāb al-Buldān), Ibn Ḥawqal (fin Xe siècle ; Ṣūrat al-Arḍ), etc. Mais dans cette première phase, on retiendra en particulier le livre du Bagdadien Al‑Mas‘ūdī (rédigé avant 956) intitulé Kitāb al-tanbīh wa l-išrāf. Dans cette œuvre, l’historien propose un texte dont la structure a servi de modèle aux auteurs postérieurs considérés comme fiables du point de vue des éléments apportés pour la connaissance du phare. Al-Mas‘ūdī commence par préciser l’identité du bâtisseur du phare, il enchaîne en mentionnant sa fonction, ses dimensions, son état, sa structure, sa restauration, son inscription, sa situation géographique et finit par citer l’événement du tremblement de terre daté au jour près. De cette première phase historique, son texte est incontestablement le plus complet et le plus pertinent.

 


Les pèlerins andalous et maghrébins

Au cours de cette deuxième phase, qui va de la seconde moitié du XIe siècle au XIIe siècle, les œuvres proviennent en grande majorité de voyageurs qui accomplissent le pèlerinage à La Mecque, mais également d’un polygraphe, Al‑Bakrī (rédigé en 1067), auteur du Kitāb al‑masālik wa al-mamālik. Dans ce livre, ce dernier présente un tableau des itinéraires et des royaumes dont le titre qui fait écho à celui d’Ibn H̱urdād̲bih, mentionné plus haut. À l’instar d’Al-Mas‘ūdī (voir supra), il développe un discours, claire et fluide, qui apporte des renseignements nécessaires à la compréhension de cet édifice et de ses abords. Il donne des informations sur la structure du bâti, tout en précisant ses dimensions, son agencement intérieur (rampe et ouvertures), son état, sa situation, son accès, son rôle et sa fonction. Les éléments de cette description offrent une vision complète issue d’observations prises sur le terrain. Bien que cet auteur n’ait probablement jamais visité Alexandrie, il a su collecter des informations judicieuses à propos du phare. L’ouvrage d’Al-Bakrī (rédigé en 1067) marque un tournant dans la littérature andalouse dont l’influence peut être perçue, entre autres, dans la formation intellectuelle des auteurs voyageurs. Les récits de voyage des pèlerins andalous sont empreints du même sens aigu de l’observation. Parmi les auteurs de ce nouveau genre littéraire appelé Riḥla, on peut mentionner Abū Ḥāmid al‑Ġarnāṭī (voyage en 1117 et 1121), Ibn Ǧubayr (voyage en 1183) et, en particulier, Yūsuf b. al- Šayẖ (Ibn al‑Shaykh), philologue de Malaga qui a séjourné plusieurs mois à Alexandrie entre 1165 et 1166. Ce témoin oculaire se distingue par son récit de voyage, que l’on considère à l’unanimité comme étant le plus précis et complet de tout le corpus. Au cours de son ascension jusqu’au sommet du phare, il mesure chaque recoin de l’édifice, niveau après niveau, en étant équipé d’un cordeau gradué, d’une feuille et d’un calame. Son texte reste unique pour toute la période du Moyen Âge et plus encore pour le phare.

Au cours des XIIIe et XIVe siècles, le genre de la Riḥla, qui apparaît au siècle précédent, continue à fournir des productions littéraires qui ne sont pas des moindres comme en témoignent celles d’Abū Muḥammad al-‘Abdarī (voyage en 1289), H̱ālid b. ‘Isā al-Balawī (1313‑1378) et Ibn Baṭṭūṭa (voyage en 1325 et 1349). À l’instar de la Riḥla d’Ibn Ǧubayr (voyage en 1183), ces trois œuvres littéraires rédigées dans un style très soigné apportent des informations issues de leurs propres observations. Le premier, Al-‘Abdarī témoigne de son ascension qui lui a demandé de grands efforts. Il continue son récit en mentionnant sa situation géographique, ses matériaux de construction, sa structure, son accès, son agencement intérieur et son accès au dernier niveau occupé par une mosquée. Il finit sa description en évoquant la langue de terre qui relie le phare au continent. Le texte de ce voyageur marocain a inspiré celui de son compatriote Ibn Baṭṭūṭa, mais en étant moins prolixe. Les seuls éléments qui diffèrent concerne l’état du phare au sujet duquel Ibn Baṭṭūṭa écrit qu’en 1349, l’édifice « était en si mauvais état qu’il était impossible d’accéder à la porte et d’entrer. Al-Malik an-Nâsir – que Dieu lui accorde Sa miséricorde ! – avait entrepris d’édifier un Phare semblable au premier, en face de lui, mais la mort l’empêcha de l’achever[1]. »

 

Les encyclopédistes

Au cours de la troisième phase allant du XIIIe au XIVe siècle, les récits de voyage des pèlerins continuent à être publiées, mais un nouveau genre apparaît, celui de l’encyclopédie dont les auteurs d’origines diverses se réfèrent à leurs prédécesseurs tout en apportant leur propre analyse. Yāqūt al-Rūmī, auteur d’origine byzantine, devenu esclave à Bagdad dès l’âge de 5 ans, rédige entre 1218 et 1224, un ouvrage intitulé Mū΄gam al‑Būldan. Au sujet du phare d’Alexandrie, cet auteur repousse l’idée de répéter ce qu’il considère comme des histoires fantaisistes. Il se questionne sur des faits qui lui semblent étranges et ose douter de certains textes. À tel point qu’il préfère se baser sur ce qu’il a contemplé lui-même lors de sa visite au phare en compagnie d’autres savants. Selon ses propres observations, il décrit la forme de l’édifice, la restauration du soubassement, son état et son aspect, sa situation géographique, son accès et son intérieur. En tant que témoin oculaire, il suit la même méthode qu’Al-Mas‘ūdī (avant 956) et Al-Bakrī (1067). Le géographe persan Zakariyya’ al-Qazwīnī (1275) auteur de l’encyclopédie Aṯār al-bilād suit la même voie que son prédécesseur Yāqūt al-Rūmī. Il décrit la forme du phare, donne ses dimensions, sa situation géographique, son accès et sa circulation intérieure. Précisons que dans les ouvrages de ces deux auteurs, Yāqūt al-Rūmī et al-Qazwīnī, leurs textes sont accompagnés de croquis représentant le phare, pour appuyer leurs observations.

Au cours de cette période, les auteurs égyptiens, jusque-là quasi absents de ce corpus, commencent à produire des œuvres sous forme d’encyclopédies. C’est le cas de Šihāb al‑Nuwayrī (1279-1332), né à Akhmim – à ne pas confondre avec l’historien Al‑Nuwayrī (XIVe siècle), auteur du Kitāb al-Ilmām. Sa fonction de scribe (kātib) au service des sultans lui a permis de réunir le savoir nécessaire à cette profession dans son encyclopédie intitulée Nihāyat al–arab fī funūn al-adāb. Le second encyclopédiste, Ibn Faḍl Allāh al-‘Umarī (rédigé avant 1349), originaire de Damas, faisait également partie de la chancellerie mamelouke. À une date inconnue, il rédige un ouvrage intitulé Masālik al-abṣar fī mamālik al‑amṣār. Ces deux auteurs cités s’attardent longuement sur l’histoire, ou la légende, du miroir qui se trouvait au sommet du phare. Mais le Damascène apporte une information capitale au sujet des derniers jours du phare : « On m’a rapporté que le phare d’Alexandrie était maintenant en ruines, les pierres sont tombées et le monument a disparu. Il reste du phare seulement moins de vingt coudées. Bien que le sultan ait ordonné de le reconstruire, on ne s’en préoccupe pas[2]. »

 

Les témoignages d’Al-‘Umarī et d’Ibn Baṭṭūṭa datés du milieu du XIVe siècle marquent la fin de la présence active du phare. Au siècle suivant, deux auteurs égyptiens signalent des faits importants sur ce monument avant son effondrement définitif et au-delà. Dans son ouvrage intitulé H̱iṭaṭ, l’historien Al-Maqrīzī (1363/4-1442) utilise des données issues des textes et de l’archéologie pour décrire l’Égypte. Au sujet du phare, on apprend qu’en 1274, le sultan Baybars (1223-1277) avait restauré un des angles de la construction qui était tombé et qu’il réinstalla la coupole de la mosquée. Par la suite, lors du tremblement de terre de 1303, cette mosquée fut détruite à son tour[3]. Le second auteur, Ibn Iyās al-Ḥanafī (1448-1524), également historien, rédigea un livre intitulé Badāʾiʿ al-zuhūr fī waqāʾiʿ al-duhūr, dans lequel il donne un aperçu de toute l’histoire de l’Égypte jusqu’à l’époque mamelouke. Il écrit qu’en 1477, le sultan Ashraf Qâitbây « voulut voir l’emplacement de l’ancien Phare antique et ordonna de construire une tour sur les vieilles fondations, et c’est là qu’on bâtit le puissant Donjon qui existe encore[4] ».


Phare d’Alexandrie illustrant la description de Abu Hamid Al-Gharnati dans un manuscrit du XVIe siècle (تحفة الالباب و نخبة الاعجاب « Cadeau offert aux hommes intelligents et choix de merveilles », par Moḥammad ibn ʿAbd al-Raḥîm al-Qaïsî, de Grenade ; BNF ; Ms arabe 2168). Il rédigea sa relation de voyage Al-Mu‘rib ʿan baʿḍ ʿajāʼib al-Maġrib en 1160, alors qu’il se trouvait à Bagdad, pour le vizir Ibn Hubayra (1105-1165).

 


[1] Ibn Faḍlān, Ibn Ǧubayr, Ibn Baṭṭūṭa et al., Voyageurs arabes. Ibn Faḍlān, Ibn Jubayr, Ibn Baṭṭūṭa et un auteur anonyme, éd. P. Charles-Dominique, Paris, 1995, p. 388.

[2] Ibn Faḍl Allāh al-‘Umarī, Masālik al-abṣar fī mamālik al-amṣār. L’Égypte, la Syrie, le Higaz et le Yemen, par A. F. Sayyid, Ifao, Le Caire, 1985, p. 93.

[3] Al- Maqrīzī, Description topographique et historique de l’Égypte (H̱iṭaṭ), par U. Bouriant, Mémoires de la Mission archéologique française au Caire XVII, 1900, p. 448.

[4][4] Ibn Iyās, Histoire des Mamlouks Circassiens, par G. Wiet, Le Caire, 1945, p. 148.


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Oueded Sennoune, «Le phare d’Alexandrie dans les textes médiévaux », Projet Pharos du CEAlex, consulté le 7 October 2026 à l’adresse
https://pharos.cealex.org/ressources-documentaires/textes/les-textes-medievaux/