Le fort Qaitbay, successeur du phare
Kathrin Machinek

Fig. 1 – Vue extérieure du fort Qaitbay, A. Pelle 2002, © CEAlex
Le violent tremblement de terre qui frappa l’Égypte et Alexandrie en 1303 détruisit un tiers de la ville et endommagea gravement ses remparts. Selon les chroniqueurs arabes, 46 contreforts et 27 tours de la muraille médiévale s’effondrèrent (El-Maqrîzî, el-Sulûk, 943 : 12-14). Le Phare subit lui aussi des dégâts substantiels. Pourtant, les tentatives de reconstruire un nouveau phare sur les ruines de l’ancien échouèrent, et l’édifice s’écroula petit à petit.
Désormais, une simple tour de guet, située sur la colline Kôm Wa’la (l’actuel Kôm el-Nadoura), au cœur de la ville médiévale, permit de surveiller l’arrivée des navires. La colonne de Pompée, debout sur une colline au sud de la ville fortifiée et visible au loin, servait de repère aux marins. Entre 1326 et 1341, un petit fort fut construit sur le cap en face aux ruines du Phare par le sultan mamelouk El-Nâsir Mohammed. Surnommé « Pharillon » en référence à l’ancien Phare, le fortin défendit l’entrée du port oriental.
Alexandrie, ville côtière et frontalière des Mamelouks, était très exposée aux fréquentes attaques navales, et la chute du Phare ouvrit une lacune critique dans les défenses urbaines. Le raid de la ville par les troupes du roi de Chypre Pierre Ier de Lusignan en 1365 révéla l’insuffisance des fortifications côtières. Pire encore, les Ottomans, en expansion en Méditerranée orientale, menaçaient l’Égypte de plus en plus au cours du xve siècle.
En juin 1477, le sultan El-Ashraf Qaitbay (r. 1468-1496), l’un des derniers souverains mamelouks et passionné d’architecture, visita la ville portuaire et le site du Phare ruiné. Le chroniqueur Ibn lyâs rapporta cet évènement : « Il voulut voir l’emplacement de l’ancien Phare antique et ordonna de construire une tour sur les vieilles fondations, et c’est là qu’on bâtit le puissant donjon qui existe encore » (Badâi’, III, 132 : 12-14, 156 : 1-13).
La construction du nouveau fort portuaire d’Alexandrie s’inscrivait dans un projet de fortification de l’Égypte, au cours duquel Qaitbay fit également ériger un fortin à l’embouchure du Nil à Rosette. Selon les récits de plusieurs voyageurs, le maître d’œuvre du fort d’Alexandrie était un renégat allemand, un esclave originaire de la ville d’Oppenheim près de Mayence. Les travaux sur le chantier furent surveillés par l’émir Qijmâs el-Ishâqî.
Le donjon carré, renforcé à chacun de ses quatre angles par une tourelle ronde, devint le cœur de la place-forte. Entouré d’une enceinte simple, le fort initial fut équipé de trébuchets et de quatre canons vénitiens. À l’intérieur du donjon, une petite salle de prière fut aménagée pour les soldats mamelouks. Le ravitaillement en eau de la garnison était assuré par plusieurs citernes souterraines, alimentées par de l’eau acheminée depuis les grandes citernes de la ville à dos de bêtes de charge. Deux inscriptions circulaires louant Qaitbay, fondateur du fort, ornent toujours l’entrée monumentale du donjon.
Une cinquantaine d’années après la fondation du fort, redoutant une attaque imminente des Ottomans, le sultan mamelouk Qansouh el-Ghouri (r. 1501-1516) renforça l’enceinte initiale par un avant-mur et fortifia l’accès principal en aménageant un passage en chicanes à travers un châtelet allongé. Cependant, en 1517, l’Égypte fut conquise par les troupes du sultan ottoman Selim Ier et intégrée à son empire. Durant les trois siècles suivants, le pays du Nil demeura sous la domination des Ottomans.
Dès sa prise de pouvoir, Selim Ier fit entreprendre des travaux de restauration dans le fort portuaire d’Alexandrie. Il ordonna notamment la consolidation de l’enceinte nord en y aménageant de nombreuses canonnières à fleur d’eau ainsi qu’une banquette d’artillerie. Les Ottomans recouvrirent également le sol de la mosquée du donjon par une mosaïque aux motifs géométriques délicats, composée de petites tesselles soigneusement taillées. Au cours du xviie siècle, un certain relâchement de la discipline militaire transforma progressivement le fort en quartier résidentiel : les soldats ottomans et leurs familles y installèrent des maisons dans la cour.
Lors de l’expédition d’Égypte de 1798 à 1801, Napoléon Bonaparte débarqua à Alexandrie avec ses troupes, accompagnées de 167 savants. Ses ingénieurs réalisèrent des relevés détaillés du fort Qaitbay, publiés en partie sur les planches de la Description de l’Égypte. Afin de remettre le fort dans un état de fonctionnement militaire, ils rénovèrent la porte du châtelet et arasèrent les maisons ottomanes délabrées qui encombraient la cour.
Sous le règne du vice-roi Mohammed Ali pacha (r. 1805-1848), le fort fut modernisé selon les principes de Vauban et transformé en fortification bastionnée. Le front de mer fut renforcé par une série de chambres de tir voûtées souterraines, surmontées d’une large plateforme pour l’artillerie lourde. Une quarantaine de salles furent ajoutées en périphérie de la cour pour loger les soldats.
En 1882, lors de la révolte nationaliste menée par Ahmed Orabi, le fort fut gravement endommagé par le bombardement de la flotte britannique. L’instabilité structurelle du donjon qui en résulta contraignit les autorités égyptiennes, en 1904, à araser les deux étages supérieurs. Seul le rez-de-chaussée avec ses murs porteurs épais fut épargné, préservant ainsi la mosquée mamelouke et sa mosaïque splendide, qui avait été classée monument historique en 1888.
Grâce à l’initiative du Comité de Conservation des Monuments Arabes, fondé en 1881 par le khédive Tawfiq, la reconstruction du donjon fut réalisée dès 1939. Aujourd’hui, le fort Qaitbay est le seul monument de l’époque mamelouke accessible aux visiteurs à Alexandrie. Ce site emblématique, chargé d’histoire, attire chaque année de nombreux touristes.
Pour en savoir plus
K. Machinek
« Deux citernes hypostyles dans le fort Qaitbay (Alexandrie) », in M.-D. Nenna (éd.), Alexandrina 5, ÉtAlex 50, Alexandrie, 2020, p. 439-464.
Le fort Qaitbay, Les petits guides d’Alexandrie, Alexandrie, 2009, édition en anglais, arabe et français.
Das Fort Qaitbay in Alexandria – Baugeschichte und Architektur einer mamlukischen Hafenfestung im mittelalterlichen Stadtbefestigungssystem von Alexandria ; thèse de doctorat, soutenue à la Faculté d’Architecture de l’Université de Karlsruhe (KIT) en 2014.
« Aperçu sur les fortifications médiévales d’Alexandrie. Histoire, architecture et archéologie », in M. Eychenne, A. Zouache (éd.), La guerre dans le Proche-Orient : État de la question, lieux communs, nouvelles approches, RAPH 37, Le Caire, Damas, 2015, p. 363-394.
« Sondages archéologiques au fort Qaitbay à Alexandrie », in Chr. Décobert, J.-Y. Empereur (éd.), Alexandrie médiévale 3, ÉtAlex 16, Le Caire, 2008, p. 347-367.
H. Thiersch, Pharos – Antike, Islam und Occident : Ein Beitrag zur Architekturgeschichte, Berlin, Leipzig, 1909.







