Le phare d’Alexandrie : le témoignage des textes anciens
Laura Aguer

Épigramme sur le Phare d’Alexandrie de Posidippe de Pella, Papyrus Didot, Louvre, E 7172
Le phare d’Alexandrie apparaît dans les textes tout au long de l’Antiquité. Les auteurs, aussi bien grecs que latins, mentionnent le monument et ne manquent pas de superlatifs pour le décrire. Pour Lucien de Samosate, il est « le plus grand et le plus beau de tous les ouvrages » (μέγιστον καὶ κάλλιστον ἔργων ἁπάντων, Comment il faut écrire l’histoire, 62). Selon Achille Tatius, « dressé comme une montagne au milieu de la mer, il touchait les nuages » (ὄρος ἦν ἐν μέσῃ τῇ θαλάσσῃ κείμενον, ψαῦον αὐτῶν τῶν νεφῶν, Leucippé et Clitophon, V.6). Ainsi, le phare est bien une merveille : il étonne et suscite l’admiration de ceux qui le voient. Cependant, aucune description précise du phare datant de l’antiquité n’est parvenue jusqu’à nous. L’historien doit alors parcourir les textes à la recherche de rares indications sur sa structure et d’indices pour retracer l’histoire du monument.
Une tour sur l’île de Pharos
Dans les textes en grec et en latin, le phare est désigné par le mot « tour » (πύργος, turris). Cette tour a été construite sur une île appelée Pharos, qui devient une presqu’île lorsqu’elle est reliée au continent par une chaussée nommée Heptastade, sans doute à la même période que la construction du phare. Le toponyme Pharos apparaît déjà chez Homère, dans l’Odyssée (IV, v. 354-355). Le roi grec Ménélas y est retenu à son retour de Troie. Dans les écrits du Ier s. a.C., la tour porte déjà le nom de « Phare », qu’elle tient de l’île où elle se trouve (César, Guerre civile, III.112). Le nom commun pharos,pour désigner une tour qui permet de guider les marins, n’apparaîtra en grec qu’au Ier s. p.C.
La dangerosité de la côte alexandrine est maintes fois soulignée par les Anciens. Strabon (c. 63 a.C. – 23 p.C.), dans sa description de la côte (Géographie,XVII.1.6), indique qu’elle est semée d’écueils sur lesquels les navires risquent de se briser. À la suite de Strabon, Flavius Josèphe (37- c. 100 p.C.) décrit aussi ces écueils et l’étroitesse de la passe par laquelle les marins entraient dans le grand port d’Alexandrie, ce qui constituait un autre obstacle pour les bateaux (Guerre des Juifs, IV.10.5). La construction d’une tour permettant de guider les navires s’est donc révélée rapidement essentielle au moment de la fondation d’Alexandrie.
Une première mention en poésie grecque : l’épigramme de Posidippe
C’est l’article sur le mot « phare » dans la Souda, un lexique grec du Xe s. p.C., qui nous livre la date du début des travaux. Ceux-ci ont commencé en 297 a.C., sous le règne de Ptolémée I, pour se terminer au début du règne de Ptolémée II. Selon Pline l’Ancien, sa construction aurait coûté 800 talents (Histoire naturelle, XXXVI.18). Le phare apparaît dans les textes pour la première fois sous le calame du poète Posidippe de Pella (c. 310-240 a.C.), qui exerçait son art à la cour de Ptolémée II. L’épigramme 115 de Posidippe nous a été transmise par un papyrus, le P.Louvre 7172 (aussi appelé Papyrus Didot), sur lequel l’un des reclus du Sérapeum de Memphis l’a copiée, parmi d’autres œuvres poétiques, sous le règne de Ptolémée VI (c. 160 a.C.). Le poème débute par une invocation à Protée, divinité marine, maître de l’île de Pharos. Si le phare est bien au centre de l’œuvre, le véritable sujet de l’épigramme n’est pas la tour elle-même et « le grand feu qui brûle à son sommet » (ἐκ κορυφῆς πῦρ μέγα καιόμενον), mais un certain « veilleur de Pharos » (Φάρου σκοπός), « sauveur des Grecs » (Ἑλλήνων σωτήρ), dont le nom n’est révélé par le poète qu’à la fin du texte : Zeus Sauveur (Ζεύς Σωτήρ). De fait, à l’époque de Posidippe, une statue de Zeus Sauveur se trouvait peut-être au sommet du monument. Il faudra attendre la fin de l’époque hellénistique et le début de l’époque romaine pour avoir de nouvelles mentions du phare, chez César, Strabon et Diodore de Sicile.
Un architecte aussi mystérieux que son œuvre
Dans son épigramme, Posidippe livre un autre élément important : le nom de Sostrate de Cnide. Sostrate fut longtemps considéré comme l’architecte du phare. Pline l’Ancien, au Ier s. p.C., le désigne comme architectus (Histoire naturelle, XXXVI.18). Lucien de Samosate (c. 120-180 p.C.), dans Comment il faut écrire l’histoire, 62, emploie le même titre (ἀρχιτέκτων) à propos « d’un certain architecte de Cnide » qui a construit (οἰκοδομέω) la tour de Pharos. Cependant, il est plus vraisemblable que Sostrate ait été celui qui en a financé la construction. On trouve en effet chez Strabon (Géographie,XVII.1.6) une mention Sostrate de Cnide, accompagné de son titre aulique d’« ami des rois » (φίλος τῶν βασιλέων), qui a « consacré » (ἀνέθηκε) le monument. Cet évènement est commémoré par une inscription (ἡ ἐπιγραφή) sur le monument, aussi évoquée par Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XXXVI.18). À propos de cette inscription, Lucien de Samosate rapporte une anecdote illustrant l’intelligence de Sostrate. Celui-ci aurait inscrit sur le monument une dédicace aux Dieux Sauveurs (Ptolémée I et son épouse Bérénice, divinisés après leur mort, dont l’épiclèse n’est pas sans rappeler celle de Zeus Sôter dans l’épigramme de Posidippe) comportant son nom, puis aurait recouvert l’inscription de plâtre pour y apposer celui du souverain. Quelques années plus tard, le plâtre est tombé, révélant ainsi le nom de l’architecte à la place de celui du roi.
Un feu pour guider les navires
Pline l’Ancien (23-79 p.C.), dans son encyclopédie intitulée Histoire naturelle, visant à regrouper le savoir de son époque, ne pouvait omettre de mentionner le phare (Histoire naturelle, V.34 et XXXVI.18). Il évoque plus particulièrement le feu qui brûle à son sommet, que les marins peuvent confondre avec une « étoile » (sidus). Achille Tatius (II-IIIe s. p.C.), dans le roman Leucippé et Clitophon, V.6, compare le feu du phare au soleil (ἥλιος), un « guide des navires » (τῶν νεῶν κυβερνήτης). Flavius Josèphe (37-c. 100 p.C.) ajoute que le feu se voit à 300 stades, c’est-à-dire 55 kilomètres (Guerre des Juifs, IV.10.5). Ainsi, le poète latin Lucain (39-65 p.C.), dans La Pharsale (IX, v. 1006), emploie l’expression « un flambeau dans la nuit » (nocturnam lampada), un oxymore qui évoque ce fameux feu. Selon Pline (Histoire naturelle, XXXVI.18), ce feu brûlait de manière ininterrompue (continuatio ignium). Mais il évoque aussi dans la même œuvre (V.34) des feux allumés la nuit (e turri nocturnis ignibus cursum navium regens). Aucun auteur ne précise comment le combustible était acheminé vers le sommet du phare pour entretenir un tel brasier.
Le phare et les voyageurs
Le phare a fasciné de nombreux voyageurs de passage à Alexandrie. Cet émerveillement transparaît dans les textes, par exemple au Ier s. a.C., chez Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, XXXIII.22). Ce dernier décrit la visite d’une délégation envoyée par Rome en Égypte vers 140/139 a.C., sous le règne de Ptolémée VIII, commandée par Scipion Émilien. Les Romains, symboles de vertu (ἀρετή) contre les fastes de l’Orient, négligent toutes les richesses que le roi d’Égypte leur présente. Néanmoins, ils ne manquent pas d’examiner « l’importance et les particularités du phare » (καὶ τὸ βάρος καὶ τὰς περὶ τὸν Φάρον ἰδιότητας) avec beaucoup d’intérêt, sans doute très intéressés par le savoir-faire technique que représente sa construction et les œuvres qui s’y trouvaient.
En 47 a.C., lors de la guerre civile opposant Cléopâtre VII à son frère Ptolémée XIII, Alexandrie devient le théâtre des combats. Jules César, qui défend les intérêts de la reine, se retrouve alors en mauvaise posture sur l’île de Pharos. Dans son récit de la guerre (Guerre civile, III.111-112), César évoque Pharus, la « tour d’une grande hauteur » (turris magna altitudine) qui se dresse sur l’île. Le phare est une « construction merveilleuse » (mirificis operibus exstructae), mais l’auteur ne donne pas davantage de détails et s’attarde plutôt sur l’hostilité des habitants de l’île. À son retour à Rome, pour son triomphe sur l’Égypte, César fera défiler une représentation du phare d’Alexandrie (Florus, Épitome,II.13), monument caractéristique qui permettait aux spectateurs d’identifier immédiatement les vaincus. Un autre Romain de passage à Alexandrie nous a livré une description précieuse de la topographie de la cité grecque. Il s’agit de Strabon, l’auteur de la Géographie, dont une partie est consacrée à l’Égypte, qu’il visite en 25-24 a.C. Dans le livre XVII.1.6, après avoir décrit la presqu’île de Pharos et les récifs qui l’entourent, Strabon en vient au phare lui-même, la « tour de Pharos » (πύργος τῆς Φάρου) qui domine le grand port d’Alexandrie. Il s’agit d’une tour « à plusieurs étages » (πολυώροφος), « en pierre blanche » (λευκοῦ λίθου). Strabon traduit l’émerveillement que la vue du monument suscite à travers l’emploi de l’adverbe θαυμαστῶς (« étonnamment, admirablement »). Il s’agit de la description du phare la plus précise dans les textes de l’antiquité.
Le Phare comme modèle
Le phare d’Alexandrie a servi de modèle pour d’autres phares du monde antique. Dans leurs écrits, les Anciens désignent notamment le phare d’Ostie, le port de Rome. Suétone (c. 70-140 p.C.), dans la Vie de Claude, 20, rapporte que l’empereur y a fait construire « une tour très élevée (altissima turris) sur le modèle du phare d’Alexandrie (in exemplum Alexandrini Phari) ». Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XXXVI.18) écrit que plusieurs feux similaires à celui du phare d’Alexandrie existent à son époque, par exemple à Ostie et à Ravenne. Enfin, Strabon compare la Tour de Caepio, en Espagne, au monument égyptien (Géographie, III.1.9). Sa renommée était telle que le phare d’Alexandrie a inspiré pendant plusieurs siècles les architectes du monde hellénistique et du monde romain.
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Laura Aguer, « Le phare d’Alexandrie : le témoignage des textes anciens », Projet Pharos du CEAlex, consulté le 7 October 2026 à l’adresse
https://pharos.cealex.org/ressources-documentaires/textes/sources-antiques/
