Le Phare d’Alexandrie

 Isabelle Hairy

« A VIII d’aost, fo gran terratremol en Alixandria per que tombet lo far et ben lo ters de la vila » (Le 8 août, il y eut à Alexandrie un grand tremblement de terre qui fit tomber le phare et près du tiers de la ville) – Annales consulaires de 1304. Note marginale évoquant le tremblement de terre et l’effondrement du phare d’Alexandrie. AdM, AA 9, Petit Thalamus, fol. 83.

 

La construction du Phare a été réalisée en un temps record. Il aura fallu seulement une quinzaine d’années pour élever cette tour fabuleuse, face à la mer, en avant du port, signalant au loin la présence d’Alexandrie sur une côte bordée d’écueils et de récifs. Il contrôlait les entrées du Grand Port, longtemps appelé port du Phare, comme le rapporte plusieurs auteurs antiques. Le chantier a débuté en 297 av n. è. selon un texte tardif, la Souda, lexique grec du Xe siècle. Ptolémée Ier ouvre donc le chantier mais il ne l’aura pas vu fini. Le Phare est achevé sous Ptolémée II, au moment de la 124e olympiade, soit entre 283 et 281 av. n.è., selon la chronologie d’Eusèbe, compilée au IVe s. de n. è.

Pline l’ancien, historien romain du Ier s. de n. è., rapporte que le coût de la construction s’éleva à 800 talents, soit environ 17 tonnes d’argent avec un talent ptolémaïque de 21,4 kg. Par comparaison, le Parthénon avait coûté 1 siècle et demi plus tôt seulement 469 talents, soit un peu plus de 12 tonnes d’argent avec un talent légal de 25,92 kg (réforme de Solon).

Plusieurs auteurs antiques parlent du Phare avec admiration, au premier rang desquels le géographe et historien grec, Strabon qui séjourna en Égypte autour de 25-20 av. n. è. Avant lui, il faut citer Diodore de Sicile, en voyage d’études à Alexandrie dans les années 60/59 av. n. è., sous la monarchie grecque des lagides, pour recueillir du matériel pour l’écriture de sa Bibliothèque Historique. Il y rapporte que sous le règne de Ptolémée VIII, soit vers le milieu du IIe s. av. n. è., Scipion Emilien, à la tête d’une délégation romaine, visita Alexandrie, et à cette occasion demanda à visiter le Phare. Il en apprécia l’importance et les particularités qui ne manquaient pas d’étonner, sans doute en raison des techniques avancées déployées dans sa construction qui restaient d’actualité 1 siècle et demi après sa mise en service. Sa notoriété fut grande durant l’Antiquité, ainsi qu’au Moyen-Âge. Son image était exportée sur divers supports (voir Les sources documentaires).

Alors que sait-on aujourd’hui du Phare, de son dessin et de ses caractéristiques techniques qui faisaient l’admiration des Romains, qui ont appuyé le développement de leur civilisation sur une ingénierie de pointe. À quoi ressemblait le Phare ?

Pour l’époque ptolémaïque, il reste quelques témoins précieux : une lanterne en terre cuite du Fayoum et le Phare de Taposiris Magna. Haut d’une trentaine de mètre, ce dernier en serait une copie à échelle réduite, avec sa première section carrée, la seconde section octogonale et la 3e section circulaire. La lanterne de terre cuite reproduit également les 3 sections avec sur les murs, le dessin d’un grand appareil.

Les monnaies au Phare constituant la source documentaire la plus importante, du règne de Domitien à celui de Commode, montrent que le Phare était constitué de 3 sections surmontées d’une statue. Une silhouette caractéristique que l’on retrouve sur la majorité des représentations de l’époque romaine et qui permettait de le distinguer entre tous les Phares de la Méditerranée. On y voit également que la tour était bâtie sur un socle solide. À la base de la première section couronnée par une large corniche en surplomb, s’ouvrait une large porte que l’on atteignait par une rampe à degrés construite sur des arcades. Des fenêtres ponctuaient les façades de cette section et quatre tritons étaient disposés aux angles de la première terrasse. Enfin, quelques monnaies montrent par deux lignes de points, la présence d’une inscription sur la façade contigüe à celle de la porte, comme le rapportera dix siècles plus tard un voyageur arabo-andalou.

La tradition place un feu au sommet de la tour, mais il est difficile d’envisager qu’il ait pu partager cet espace avec la grande statue figurant sur de nombreux documents antiques. Sa position reste donc à discuter. On peut également se demander s’il a un lien avec le miroir que la tradition arabe place au sommet du Phare.

Après la conquête d’Alexandrie par Amr Ibn al-‘As en 641, de nombreux voyageurs musulmans en route vers la Mecque visitent Alexandrie. Certains ont laissé une description précise du Phare comme Ibn el Shayr de Malaga (XIIe s.), Abu Hamid al-Gharnati (XIIe s.), Yaqut al-Rumi (XIIIe s.), et d’autres encore (voir Les sources documentaires). Celles-ci permettent de préciser la description du Phare et dimensionnent sa structure et des éléments externes et internes. On découvre par exemple, la longueur de la rampe d’accès à la porte et le nombre d’arcade qu’elles comportaient. Il y est dit aussi que la première section de la tour était construite en pierres de taille et qu’elle comportait des étages. On y circulait par l’intermédiaire d’une rampe, tandis que dans la seconde section, un escalier permettait d’atteindre la terrasse supérieure. Cette section était faite de briques et de plâtre au Moyen-Âge. La dernière section était faite de deux parties : la première, circulaire, enfermait un escalier qui permettait de monter sur une petite terrasse couverte par un dôme en bois construit par Ahmed Ibn Touloun. Celui-ci aurait été reconstruit plusieurs fois en raison de sa fragilité : une première fois par le vizir fatimide al-Salih Tala’ib Ruzayq, puis par le sultan ayyoubide al-Malik al-Kamil, et enfin par le sultan Baybars. Cette construction légère constituait la plus haute mosquée du monde musulman. Elle était également observatoire avec ses quatre portes orientées sur les points cardinaux, confirmant la fonction de sémaphore du Phare à l’époque médiévale.

 

Les annales consulaires de 1304 évoquent dans une note marginale le tsunami du 8 août 1303 (AdM, AA 9, Petit Thalamus, fol. 83) qui a conduit à « l’effondrement du Phare d’Alexandrie ». L’événement est assez retentissant pour la ville qui entretient des relations commerciales avec Alexandrie depuis la seconde moitié du XIIe siècle. Maqrizi rapporte que le séisme aurait entièrement détruit le Phare. Pourtant, selon Ibn Taghrïbardï, des princes auraient entamé sa restauration en 1304, et la même année, l’émir Baybars al-Dawâdâr ordonne sa restauration. Une volonté qui n’aura pas de suite puisque les travaux n’auront jamais lieu, et le Phare est définitivement abandonné. Il sert de carrière quelque temps avant de disparaître définitivement sous les eaux de la Méditerranée.

Phare de Taposiris Magna (IIe s av. n. è.) situé à une quarantaine de kilomètres à l’ouest d’Alexandrie.

pharelampe copie

Lanterne en terre cuite (Fayoum, IIe s av. n. è.) (inv. MGR 8417)


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Isabelle Hairy, « Le phare d’Alexandrie », Projet Pharos du CEAlex, consulté le 7 October 2026 à l’adresse

https://pharos.cealex.org/le-phare-dalexandrie/